Pour comprendre cela, oublions un instant l'espace-temps et pensons à une tâche plus simple : simuler un littoral.
Niveau 1 : Simuler une plage de sable fin (Le problème de la Relativité Générale)
Imaginez une plage parfaite, une courbe de sable fin, douce et régulière. C'est le monde de la Relativité Générale d'Einstein, où l'espace-temps est décrit comme un tissu lisse et continu.
Maintenant, vous voulez créer un modèle informatique de cette plage. Votre ordinateur ne peut pas gérer une courbe parfaite ; il ne peut traiter qu'un nombre fini de points. Vous faites donc la chose la plus évidente : vous placez une série de points le long de la plage et vous les reliez par des lignes droites.
C'est une approximation, bien sûr. Mais c'est une bonne approximation. Si vous voulez un meilleur modèle, il vous suffit d'ajouter plus de points. À mesure que vous augmentez la résolution, votre modèle numérique et anguleux se rapproche de plus en plus de la réalité lisse. Vous pouvez vous approcher arbitrairement près d'une représentation parfaite, car la réalité sous-jacente est dérivable — elle est lisse. La physique entre vos points de données est simple.
C'est pourquoi nous pouvons simuler la Relativité Générale. Nous créons une grille de points dans l'espace-temps et nous calculons la physique sur cette grille. C'est une approximation d'une réalité continue, mais c'est une approximation gérable. La théorie est non-simulable en principe (à cause de l'infinité de points dans un continuum), mais nous pouvons nous en approcher autant que nécessaire pour tout usage pratique.
Niveau 2 : Simuler une côte rocheuse (Le problème de la Relativité d'Échelle)
Maintenant, imaginez un autre type de côte : le littoral accidenté et rocheux de la Norvège. C'est le monde de la Relativité d'Échelle, où l'espace-temps est décrit comme un tissu fractal.
Vous commencez de la même manière, en plaçant une série de points le long de la côte pour la cartographier. Mais ici, quelque chose d'étrange se produit. Vous décidez de zoomer sur un unique segment de droite entre deux de vos points pour voir la qualité de votre approximation.
Vous ne trouvez pas une ligne légèrement courbée, presque droite. Vous découvrez un tout nouveau monde de complexité : des baies plus petites, des rochers déchiquetés, et de minuscules criques qui étaient complètement invisibles de loin. La complexité ne s'estompe pas ; elle augmente. Si vous zoomez à nouveau sur un minuscule morceau de ce nouveau littoral, le même phénomène se répète. Cette complexité qui se répète à chaque niveau de grossissement est la définition même d'une fractale.
Cela pose un problème fondamentalement plus profond pour toute simulation. Votre approximation n'est pas seulement une version basse résolution de la réalité ; c'est un objet complètement différent et bien plus simple. La physique entre les points de votre grille n'est pas simple — elle est infiniment complexe. Ajouter plus de points ne fait pas que raffiner l'image ; cela révèle des univers entiers de structure dont vous ne soupçonniez même pas l'existence.
Une Hiérarchie de l'Impossible
C'est pourquoi la Relativité d'Échelle est "plus" non-simulable que la Relativité Générale. Elle contient deux niveaux d'infini impossible, imbriqués l'un dans l'autre :
L'Infini des Points : Le problème classique de la modélisation d'une ligne continue avec un nombre fini de points (commun aux deux théories).
L'Infini de la Structure : Le problème radical que le chemin entre deux de ces points est lui-même infiniment complexe (spécifique à la Relativité d'Échelle).
Simuler la Relativité Générale est un défi de résolution. Simuler la Relativité d'Échelle est un défi de complexité infinie et imbriquée.
Ce n'est pas qu'un simple jeu mathématique abstrait. Cela touche au cœur de ce que pourrait être la réalité. L'univers, à ses plus petites échelles, est-il un endroit lisse et simple, comme le supposait Einstein ? Ou est-il un littoral infiniment complexe, une réalité fractale dont nous pourrions explorer les profondeurs à jamais sans jamais en atteindre la fin ? La réponse détermine non seulement à quoi ressemblent nos théories, mais aussi ce qui est fondamentalement connaissable, ce qui peut être calculé, et si l'univers pourra jamais être entièrement capturé dans les uns et les zéros d'une simulation.
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